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Bullshit jobs, de David Graeber
Certainement le livre le plus connu traitant du travail.
By Matthieu Posted in Le travail on septembre 8, 2026 0 Comments 10 min read
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Il se trouve que j’ai relu il y a peu « Bullshits jobs » (enfin pour être exact je l’ai écouté en audio-livre alors que je l’avais lu il y a quelques années… comment on dit du coup ? dites-moi en commentaire si vous savez…)

Et tout est dedans.

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Titre : Bullshit jobs (page wikipedia)
Auteur : David Graeber (anthropologue et activiste)

Style : 🟩 🟩 🟩 🟩 ⬜️ (facile à lire)
Niveau d’accessibilité : 🟩 🟩 🟩 🟩 ⬜️ (accessible au plus grand nombre)
En lien direct avec la thématique « travail » : 🟩 🟩 🟩 🟩 🟩 (en plein dans le mille)

À retrouver dans la bibliothèque avec tous les autres ouvrages cités dans le blog.

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C’est pour moi l’un des livres les plus complets et les plus simples à prendre en main sur le sujet du travail. L’angle est évidemment taquin voire irrévérencieux mais n’oublions pas que Graeber était un militant anarchiste et qu’il assumait volontiers ce ton provocateur (il le mentionne dans l’introduction du livre).

Si vous n’êtes pas familier·es de son oeuvre, je vous conseille aussi son ouvrage « Bureaucratie » qui est un petit bijou d’humour (en plus d’être extrêmement rigoureux évidemment).

Un point important sur lequel la théorie et le livre peuvent être critiqués (et c’est le cas dans le résumé fait par le sociologue du travail Thomas Coutrot1) c’est de proposer très peu de solutions concrètes et de ne pas s’appuyer sur un corpus de références académiques solide. Il faut dire que Graeber est parti assez loin de son domaine d’études de départ.

Il n’en restera pas moins que la théorie qu’il a développée et le concept-même de bullshit job (« job à la con », en français) trouvera un fort écho dans de nombreux cercles, académiques ou non et passera à la postérité.

Quelle est la définition d’un bullshit job ?

Un job à la con serait « une forme d’emploi rémunéré si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé de faire croire le contraire ».

C’est là que le concept est puissant : tout le monde peut y reconnaître tout ou partie d’un emploi qu’iel ou un·e proche occupe ou a occupé, dans le public comme dans le privé. C’est en grande partie ce qui fait dire à Graeber, qui a reçu des milliers de messages de personnes occupant un bullshit job, qu’il y avait là une matière à étudier.

Il différencie aussi les jobs de merde des jobs à la con. Un job de merde est utile à la société, il peut donc être valorisant à un endroit, même si la plupart des gens n’ont pas envie de l’occuper (quelle qu’en soit la raison).

En reprenant tous les témoignages qu’il a reçu, il les classe en 5 catégories :

  • les « larbins » ou « faire-valoir », servant à mettre en valeur la hiérarchie ou la clientèle ;
  • les « porte-flingue » ou « sbires », recrutés car les concurrents emploient déjà quelqu’un à ce poste, et dont le travail a une dimension agressive ;
  • les « rafistoleurs » ou « sparadraps », employés pour résoudre des problèmes qui auraient pu être évités ;
  • les « cocheurs de cases », recrutés pour permettre à une organisation de prétendre qu’elle traite un problème qu’elle n’a aucune intention de résoudre ;
  • les « petits chefs » ou « contremaîtres », surveillant des personnes travaillant déjà de façon autonome.

Je suis sûr que vous avez plusieurs personnes en tête à l’heure actuelle et peut-être en faites-vous partie…

La théorie de Graeber

Si tous ces jobs ne servent à rien, alors pourquoi existent-ils ?

Après tout, comme on le dit souvent à Graeber pour essayer de le contrer, le productivisme (enfant sacré du capitalisme) qui est censé régir nos entreprises ne laisse pas sa place à ce qui ne produit rien et aurait plutôt tendance à couper tout coût jugé inutile.

Graeber avance 2 grandes raisons pour lesquelles, malgré tout, ces boulots à la con existent bel et bien :

1 – L’oisiveté n’est pas permise dans notre société, elle peut même être jugée dangereuse par nos gouvernants. Il faut donc occuper les gens en leur donnant des postes à tout prix. Voilà pourquoi les « cocheurs de cases » et les « rafistoleurs » peuvent apparaître.

2 – La structuration classique, pyramidale, d’une entreprise tend à recréer un système féodal qui nécessite d’avoir des « larbins » et des « sbires ». Plus l’entreprise et grosse et plus il y a d’étages, plus on est sûr·e de trouver un maximum de bullshit jobs.

(Les « petits chefs » existent pour ces deux raisons, semble-t-il.)

Ce que je retiens de ce livre et de cette théorie

Se réapproprier notre temps

C’est presque un poncif quand on parle de travail, de parler de temps. Graeber note simplement que le fait de vendre son temps est déjà quelque chose de culturel. Dans un autre temps et en un autre lieu, il paraîtrait complètement incongru que quelqu’un puisse devenir propriétaire de votre temps.

Pour autant, c’est bien de cela qu’il s’agit. Un.e employeur·euse possède le temps de ses salarié·es (dans la limite de ce qui est écrit aux contrats) et iel espère en tirer un maximum de valeur pour son entreprise. C’est le deal.2

La théorie (plus si récente) des bullshit jobs n’est qu’une façon un peu rigolote de mettre le doigt sur un vrai sujet de société. Nous nous apercevons collectivement que notre temps est précieux et que nous ne voulons pas faire n’importe quoi avec. Nous refusons de plus en plus de ne pas voir la finalité de nos actions et d’être utilisés à une fin qui ne correspond pas à notre idéal de société.

L’explosion spectaculaire du micro-entreprenariat est évidemment le signe de l’exacerbation d’un individualisme teinté de développement personnel. Mais serait-elle aussi le symbole de notre réappropriation de notre temps ?

Le travail et la valeur qu’on lui donne

Pour montrer à quel point le capitalisme s’adapte toujours aux desiderata des salarié·es pour mieux les exploiter, Graeber utilise, entre autres, le concept de « bénévolariat » (« voluntariat » en anglais3) qui désigne :

– soit le travail réalisé volontairement par des salarié·es gratuitement, en dehors de leurs missions, pour lequel ils trouvent plus de sens et dont l’entreprise sort grandie (typiquement du temps donné pour une oeuvre caritative, au nom de l’entreprise, en dehors des horaires de travail),

– soit le travail réalisé par une foule bénévole que l’entreprise capte à son profit pour créer de la valeur sans avoir à investir (typiquement les logiciels libres) ou pour faire vivre leur modèle économique (typiquement les plateformes de tout type)4.

À cet endroit, au retrouve la notion de temps à « donner » à l’entreprise mais aussi le différence de valeur qu’on donne à différentes activités, selon qu’elles nous plaisent ou non et selon qu’on pense qu’elle ont un impact positif sur le monde qui nous entoure.

Il y a une interrogation autour de la notion-même de travail et de la valeur qu’on donne à celui-ci. Le bénévolat est-il du travail ? (spoiler : oui) Est-ce que si je kiffe, c’est quand même du travail ? (spoiler : ben oui) Est-ce que si c’est « désintéressé »5, c’est toujours du travail ? (spoiler : toujours oui)

On retrouve ces questions très facilement dans le monde de l’économie sociale et solidaire, où la notion de travail pour l’intérêt du collectif voire l’intérêt général rejoint le problème de la valorisation des métiers et conduit à des impasses pour rémunérer les différent·es acteur·ices à leur juste mesure.6

L’invisibilisation du travail émotionnel

D’après Graeber, tout travail qui n’est pas un bullshit job demande principalement un travail d’empathie car pour être utile à quelqu’un·e, il faut pouvoir écouter et coopérer avec cette personne.

La notion de travail émotionnel dans le monde professionnel a été introduite par Arlie Hochschild7 pour désigner tout ce qu’une personne doit mettre en oeuvre pour lire et gérer les émotions des autres afin de laisser transparaître les émotions socialement acceptées et couvrir les autres. C’est un travail dans le sens où ce n’est pas inné et que cela demande à connaître les normes sociales en vigueur.

Là encore, l’individualisation de la société et la prolifération (supposée par Graeber) des bullshit jobs, qui ne servent à rien ni à personne, tend à invisibiliser le travail d’empathie/émotionnel que beaucoup doivent pourtant maîtriser dans leur missions professionnelles. On notera qu’il existe aussi un travail émotionnel dans la sphère personnelle (et majoritairement porté par les femmes).

Pour aller plus loin

Maintenant que le constat est posé par Graeber et qu’on a vu qu’il était réutilisé dans un contexte académique (et parfois beaucoup moins académique), qu’est-ce qu’on fait ?

Graeber préconise, lui, le revenu universel qui détruirait le besoin de travailler pour vivre, quitte à prendre un bullshit job et se tuer la santé (mentale). Le sujet est vaste et complexe et il existe autant de revenus dits universels que de chercheur·euses ou penseur·euses sur le sujet (revenu de base, revenu universel, revenu inconditionnel…) Je vous renvoie vers d’autres sources si vous souhaitez aller vous renseigner sur le sujet.8

Dans l’article que je citais en introduction, Thomas Coutrot étonne du peu de solutions concrètes proposées dans l’ouvrage :

De nombreux spécialistes du travail préconisent pourtant une stratégie de changement social axée sur une démocratisation de l’organisation du travail et avancent des propositions concrètes qui peuvent inspirer une stratégie de lutte pour la débullshitisation du travail. Nombre d’acteurs sociaux, s’appuyant sur les acquis des recherches sur le travail et les organisations, s’emploient à reconstruire le pouvoir d’agir des travailleurs sur les conditions et les finalités de leur travail, plutôt que d’attendre de l’État une mesure providentielle qui les libérerait de l’emprise du bullshit.

On pense alors en particulier aux coopératives, qui promettent un fonctionnement démocratique interne dans la mesure où les salarié·es sont aussi associé·es de leur entreprise sur un principe « une personne = une voix » (opposé à « une action/un euro = une voix ») qui décorrèle le capital du pouvoir décisionnel.

Plus largement, les structures de l’économie sociale et solidaire (ESS)9 promeuvent la prise de décision collective et l’intérêt général. Sûrement une bonne piste (mais certainement pas la panacée10) pour se débarrasser, enfin, des bullshit jobs.

  1. L’article est ici : https://shs.cairn.info/revue-travail-et-emploi-2019-4-page-131 ↩︎
  2. On reviendra sur le lien de subordination avec les sociologues Danièle Linhart et Dominique Méda (et forcément un peu avec Marx parce que bon voilà quoi…) ↩︎
  3. Voir https://jacobin.com/2014/05/the-rise-of-the-voluntariat/ (EN) ↩︎
  4. On en reparlera quand on verra le concept de technoféodalisme avec Cédric Durand et Yanis Varoufakis ↩︎
  5. Je mets des guillemets ici en référence au travail de Marcel Mauss sur le don, qu’il considère comme intéressé quoi qu’il arrive puisqu’un don implique nécessairement selon lui un contre-don. Voir ici un résumé de cette théorie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Essai_sur_le_don ↩︎
  6. A ce sujet, on fera un article sur le travail du sociologue Baptiste Mylondo dans l’ouvrage « Ce que nos salaires disent de nous ». ↩︎
  7. https://shs.cairn.info/revue-travailler-2003-1-page-19 ↩︎
  8. Pour un panorama pas du tout complet 🙂 : https://www.revenudebase.info/ ; https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-mardi-14-mai-2024-8874947 ; https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/06/06/le-revenu-universel-une-idee-utopique-et-liberale-qui-revient-en-force-dans-la-silicon-valley_6698069_3232.html?srsltid=AfmBOoon-OznPOkUz3eXxSrSdgmJualR1s1M0mO-fO1bhWJUvJ6y1T5M ↩︎
  9. Pour une définition de l’ESS : https://www.ess-france.org/une-economie-en-mouvement ↩︎
  10. Un exemple : https://www.latribune.fr/article/economie/3057633632325/manque-de-moyens-perte-de-sens-burn-out-quand-l-ess-abime-ses-salaries ↩︎


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